Vie Privée à l’ère du Numérique – Interview de Benjamin ANDRE (Cozy Cloud)

Cybersécurité et confiance numérique

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Dans le cadre de  l’étude « Vie privée à l’ère du numérique : du big data au smart data » publiée par Wavestone en mai dernier, une interview de Benjamin André, co-fondateur et CEO de Cozy Cloud, a été réalisée afin de mettre en lumière les innovations proposant des alternatives à la collecte massive de données. Retour sur cette interview.

 

Ressentez-vous une préoccupation des citoyens concernant leur vie privée ?

Ce n’est pas vraiment une préoccupation à ce stade, sauf pour une minorité, environ 5 à 10% de la population d’après certains sondages. Cette minorité comprend la manipulation commerciale dont elle est l’objet et, conséquemment, le poids du ciblage dans son comportement. Le constat intéressant est qu’aujourd’hui ce ne sont plus spécifiquement les « geeks » qui prennent conscience de cette manipulation, mais des profils de plus en plus variés. Cela se traduit pour la grande majorité par un agacement de la population, parfois même une exaspération liée à la sensation d’être un produit. La puissance des géants devient dérangeante, les big tech sont en train de devenir les méchants.

 

Comment cette évolution se traduit-elle depuis l’entrée en vigueur du RGPD ?

Je ressens une meilleure compréhension des enjeux de protection de la vie privée, notamment lorsque je donne mon pitch. Je pense que les réactions que je récolte sont un bon échantillonnage de l’ère du moment. Il y a 4 ans, je passais parfois pour un fou : « la confidentialité, ça n’intéresse personne », « le modèle GAFA c’est le seul qui fonctionne pour internet », etc. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas : c’est un marqueur énorme, très tangible.

 

Que propose Cozy Cloud pour les aider ?

Aujourd’hui, nos données ne sont déjà pas sous notre contrôle, mais elles sont également dispersées. Ainsi, l’usage que l’on peut en tirer est limité, voire freiné. La vie numérique se fragmente du fait de sa diversification : vie scolaire, parcours de santé, interactions avec les pouvoirs publics, objets connectés, etc. Toutes ces données circulent dans des écosystèmes étanches les uns par rapport aux autres, et cela crée une friction : c’est l’enfer des mots de passe, téléchargements, synchronisations, back-ups, etc. De ce fait, la force d’Apple consiste à créer une intégration, un maillage entre toutes ces données : l’utilisateur reçoit une invitation dans ses mails, elle est ajoutée sur son agenda, qui se synchronise avec son smartphone, lequel conduira bientôt sa voiture à destination… En interconnectant toutes ces données, Apple est devenue l’une des premières valeurs boursières !

Le fait d’ôter de la friction entre ces écosystèmes étanches et d’ajouter de la simplicité aux usages numériques a donc une valeur énorme. Une barrière persiste : l’isolation des données les unes par rapport aux autres. Pour un numérique utile, pratique, commode et personnalisé, il faut réunir les données.

En Europe, le système politique donne à l’individu une place centrale : aujourd’hui, grâce au RGPD, l’individu dispose d’un droit à la portabilité. C’est un droit fort pour l’usager, ainsi qu’un véritable levier pour Cozy Cloud et pour tous ceux qui se veulent des tiers de confiance. Il ne s’agit pas d’un droit de téléchargement, mais véritablement d’un droit au transfert pour l’utilisateur. Ce droit modifie totalement les règles du jeu.

Grâce à ce droit, l’individu est rendu légitime pour réconcilier les données : il dispose, d’une part des logins et mots de passe, d’autre part de la légitimité légale. En appuyant Cozy Cloud sur cette double légitimité, nous offrons à l’individu une plateforme numérique personnelle, dont il garde le contrôle, et dans laquelle il peut centraliser toutes ses données et accéder à de nouveaux services numériques.

 

Concrètement, quels services proposez-vous aux individus ?

Cozy Cloud, ce n’est pas seulement un coffre-fort « statique » comme on en voit beaucoup. L’utilisateur centralise ses données sur un cloud personnel pour pouvoir y adosser ses services, rajouter des usages et effectuer des croisements entre ses données. Nous appelons cela du « transverse data » : croiser les données issues de sources diverses. L’utilisateur peut par exemple faire le lien entre sa facture d’électricité et un débit sur son compte en banque : nous créons ainsi une véritable fluidité.

De plus, la plateforme permet à l’utilisateur de communiquer avec ses divers fournisseurs, qui se trouvent aujourd’hui dans des univers séparés : désormais, un login et un mot de passe uniques permettent d’échanger avec les différents fournisseurs.

Enfin, la solution permet la mise en place de services numériques à domicile. A l’heure actuelle, il faut laisser collecter la donnée pour pouvoir bénéficier d’un service ; par exemple, EDF envoie chaque mois des centaines de prélèvements automatiques sans savoir lesquels vont être bloqués in fine. L’information qui permettrait d’anticiper ces prélèvements infructueux existe mais EDF ne peut y accéder car cela reviendrait à accéder aux soldes bancaires de ses clients. Cela représente un coût important en frais de gestion, de traitement, de suivi et provoque des frictions dans la relation client. Avec la solution de Cozy Cloud, l’utilisateur récupère et consolide dans sa plateforme ses données bancaires, sa facture et la date de son prochain prélèvement ; de son côté, Cozy Cloud développe un protocole permettant de faire des calculs sur les données présentes dans la plateforme. Ainsi, l’algorithme d’EDF, qui a accès à la donnée mais ne la collecte pas, peut prédire que le prélèvement va être bloqué. De son côté, la banque peut par exemple faire une offre commerciale, et différer le prélèvement. Cette offre se base sur l’accès à une donnée très personnelle, qui relève de notre intimité numérique. Pourtant, jamais EDF ne reçoit la donnée : celle-ci ne sort pas du coffre numérique de l’individu et n’est donc pas dévoilée.

 

Comment sont gérés les accès et habilitations dans Cozy Cloud ?

C’est un peu similaire à ce que l’on peut retrouver sur nos smartphones : une fenêtre pop-up s’ouvre, par exemple pour demander l’accès à notre liste de contacts. L’accès d’une application à nos données facilite alors de nombreuses actions, par exemple la saisie d’un mail en local. Mais le transfert de données vers l’extérieur pose un véritable problème.

La fenêtre pop-up de Cozy Cloud propose deux options à l’usager : soit un usage local, soit un usage partagé de la donnée.

 

Quel est l’apport de votre solution pour les organisations ?

Cozy Cloud se fonde sur deux business models successifs.

Tout d’abord, nos clients ce sont de grands comptes, les « brick and mortars », qui bénéficient d’une confiance historique, menacés par les puissances du numérique. Ils veulent se repositionner à l’ère du numérique et valoriser cet asset de confiance : c’est donc du B2B2C. Cozy Cloud est aux « brick and mortars » ce qu’est Android pour le serveur, soit un service valorisant un hardware.

Le second business model interviendra une fois que la plateforme conciliera plusieurs acteurs-clés, tels que les banques ou les opérateurs de télécommunications : Cozy Cloud pourra s’adresser à une partie significative de la population. Il deviendra alors opérateur d’interactions digitales, dans une logique de partage de revenu avec les différents clients. En effet, Cozy Cloud gère l’écosystème et les contrats : lorsqu’un « brick and mortar » signe un contrat, tous les clients de Cozy peuvent bénéficier de sa donnée, avec l’accord de l’utilisateur. Le revenu lié à un client en particulier est matérialisé par la donnée apportée et la commission payée à Cozy Cloud.

 

Plus concrètement, quelle valeur ajoutée leur proposez-vous ?

On peut valoriser la donnée sans la monétiser pour autant : ce qui a de la valeur, ce n’est pas la donnée en tant que telle, c’est plutôt l’interaction créée entre les données, lorsque celle-ci est pertinente. Les organisations doivent le comprendre. Nous nous positionnons comme un opérateur d’interactions digitales.

Par exemple, lorsqu’un utilisateur achète une télévision à la Fnac, il reçoit la facture dans son cloud personnel ; ainsi son assurance peut lui communiquer des informations utiles, de type « votre nouvelle télé est bien assurée pour le dégât des eaux ». Cette interaction crée de la valeur pour l’assuré, mais également pour l’assureur. Dans ce contexte, l’organisation valorise son rôle de tiers de confiance en offrant davantage de services, mais peut également développer un nouveau métier. Celui-ci consiste, non plus à sécuriser de la donnée, mais à créer un écosystème de services à valeur ajoutée pour l’entreprise, mais aussi utile pour l’utilisateur. Si nous reprenons l’exemple d’EDF et de la banque, l’interaction rendue possible par Cozy Cloud engendre pour EDF un gain d’argent et de temps, qui se monétise. La plateforme Cozy devient ainsi un opérateur d’interactions digitales, somme toute plus intelligentes, tout en restant sous le contrôle des particuliers.

Cette solution pourrait sembler aller à l’encontre de technologies telles que le big data ou le machine learning de prime abord ; en réalité, jamais les entreprises n’auraient pu collecter de telles données et les ajouter à leur base de données. Cela leur permet de ne pas être définitivement désintermédiées, mais au contraire d’accéder à davantage de données.

 

Cela ne paraît pas nécessairement évident au premier abord : comment les convaincre ?

Il ne s’agit définitivement pas de convaincre les 30 000 PME et grands groupes français. Notre solution s’adresse à des acteurs qui sont aujourd’hui challengés par les nouveaux entrants du numérique. Aujourd’hui, le constat est sans équivoque : les GAFA connaissent mieux les clients des « brick and mortars » que les « brick and mortars » ne les connaissent eux-mêmes. Quand Facebook dépose un brevet sur l’évaluation de risque de crédit bancaire, ce n’est pas parce que Facebook est devenu un banquier : c’est simplement que Facebook a compris qu’il connaissait mieux les clients des banques que les banques elles-mêmes. Et ainsi, Facebook peut devenir banquier, tout comme il peut devenir opérateur d’énergie, de mobilité, de médias, etc. Du fait de l’intimité numérique qu’entretiennent les GAFA avec leurs usagers, ils s’approprient progressivement des verticales métiers.

En revanche, les « brick and mortars » bénéficient d’une confiance historique : banques, télécommunications, assurances mutualistes, pouvoir publics, etc. Nos clients sont des grands comptes, menacés par les puissances du net, qui veulent se repositionner à l’ère du numérique et valoriser cet asset qu’est la confiance. Nous leur proposons de tenir cette position de tiers de confiance, mais également de tirer de nouveaux usages de cette capacité de stockage.

Dans un premier temps, les organisations peuvent avoir la fausse impression de se faire prendre leurs données. Dans la réalité, Cozy Cloud vient les aider à développer des outils et usages plus intelligents. Soit ces organisations ouvrent le pas, et c’est une bonne chose pour elle, soit c’est Google qui le fera…