E-santé et m-santé : quels usages et quels acteurs, aujourd’hui et demain ?

[Tribune rédigée en collaboration avec Bassam Boufakhreddine et Roman Potocki]

Les termes d’e-santé et de m-santé (aspects mobiles de l’e-santé) sont à la mode et apparaissent comme une évolution inéluctable. Si les différents acteurs de ce marché ne semblent pas remettre en doute l’explosion des nouveaux usages à forte valeur technologique dans le monde hospitalier à travers de nombreuses initiatives, la véritable démocratisation de ces outils est loin d’être pour demain. Sommes-nous prêts à accueillir les nouvelles technologies au sein de nos hôpitaux ou dans notre santé au quotidien ?

Les usages dans le secteur hospitalier

La prise en charge des personnes dans les établissements de santé (ES) est dynamique par essence. Les professionnels de santé (PS) se déplacent entre les chambres et les services pour soigner des patients qui eux-mêmes circulent dans et hors de l’hôpital (chambres, plateaux d’imagerie, bloc opératoire, réanimation, autres établissements ou espaces publics). Les technologies de type RFID ont montré leur intérêt pour la traçabilité mais leur déploiement est limité aujourd’hui principalement par manque de moyens des ES.

La m-santé apportera aux PS une réelle valeur ajoutée dans l’exercice de leurs activités. À l’intérieur de l’hôpital, l’adaptation des applications métiers au mobile est un vrai enjeu pour permettre aux PS d’accéder, de n’importe où, aux données des patients (pathologies, antécédents, résultats d’examens, prescriptions.). À l’extérieur de l’hôpital, et compte-tenu de la raréfaction de certaines spécialités, la m-santé pourrait être le vecteur d’une vraie réorganisation de la prise en charge à distance (garde à domicile, avis d’expert,  couverture de zones difficiles d’accès).

Le marché de la m-santé à l’hôpital pourrait être dynamisé par les chantiers renouvellement des infrastructures téléphoniques des établissements où la convergence téléphonie – informatique est de mise. Reste probablement le plus difficile à accomplir : adapter les logiciels et changer les pratiques.

Du patient passif au patient actif

Le marché se joue pour l’instant plutôt à l’extérieur des hôpitaux : accompagnement des patients en amont de leur hospitalisation, offre de contenu pendant leur hospitalisation puis suivi post hospitalier de certains types de patients. La plupart des offres sont proposées pour simplifier la vie des patients atteints de maladies chroniques mais aussi les seniors ou les personnes handicapées vivant à domicile et ayant besoin d’une assistance spécifique.

La m-santé est un outil prometteur pour transformer le patient/consommateur en « consomm’acteur », allégeant le nombre de visites et facilitant la transmission des données. Son développement repose en grande partie sur l’explosion des smartphones et au sens large des nouveaux outils multimédia, tablettes en tête, dont la facilité d’usage permet de toucher un public plus large.

Peurs et freins à tous les niveaux

Les professionnels sont plus sujets à des freins structurels. Michel Gagneux, président de l’ASIP (Agence des Systèmes d’Information Partagés de santé), déclarait lors du colloque annuel Tic&Santé, le 1er février dernier : « La France commence à prendre un retard avéré en matière d’e-santé. Les outils existent, mais les freins structurels sont puissants » (Les échos). Les principaux freins sont juridiques (cadre légal très strict), organisationnels (quel rôle pour quel professionnel) et éthiques / sécuritaires (gestion des données confidentielles).

Du côté du grand public, il subsiste également de nombreuses peurs : qu’en est-il de mes données, qui les exploitent et sont-elles sécurisées ? Comment vais-je accéder à mes informations ou les modifier ? Ici, deux niveaux de peurs s’accumulent :

  • rationnel : il faut jouer la transparence, par le biais d’une communication et d’un argumentaire maîtrisés.
  • émotionnel : la santé reste un sujet délicat, entre éthique et business, et il convient d’y consacrer le sérieux et le tact de mise…

Le rôle des opérateurs

Des exemples concrets de solutions m-santé ont vu le jour ces dernières années avec notamment les initiatives de Telefonica en Espagne (mise en place d’un système de contrôle à distance permettant de faire de la rééducation postopératoire quotidienne non plus à l’hôpital mais chez soi) ou d’AT&T aux États-Unis (appareil de suivi à distance et de conseils pour les patients atteints de diabète). En France, Orange Healthcare semble prendre de l’avance. Un de leurs projets, en collaboration avec Sorin, leader dans les domaines des appareils traitant les maladies cardiovasculaires, concerne les pacemakers : ceux-ci sont capables de transmettre toutes leurs données à un boitier Orange placé au sein de la maison du patient, données qui sont alors transmises directement à son médecin. Le travail de ce dernier est simplifié, le suivi du patient est plus régulier et la détection d’une anomalie se fait rapidement : c’est une solution gagnante pour toutes les parties (patient / médecin / opérateur / équipementier).

La place du mobile

Du côté du mobile et des applications, un vrai marché est en train de se créer, excluant le plus souvent les opérateurs de la chaîne de valeur. Ainsi, d’après une étude menée par Research2Guidance, les éditeurs d’applications mobiles restent persuadés qu’ils seront les premiers acteurs du domaine de la m-santé d’ici cinq ans. On peut trouver un exemple concret sur l’AppStore d’Apple : il existe une vingtaine de catégories préétablies, dont « Médecine » et « Forme et santé », pleines d’applications en tout genre. Il y a donc une vraie demande des consommateurs et une vraie offre des développeurs.


Du côté des équipementiers

Mais les opérateurs doivent aussi faire face à une autre concurrence : celle des équipementiers. De plus en plus d’objets communicants sont développés pour la santé et une des portes d’entrée pour accéder aux données est le smartphone. Si certains constructeurs se rallient aux opérateurs et leur fournissent le matériel nécessaire pour recueillir les données médicales, d’autres tentent de toucher directement le consommateur / patient final (Withings notamment, avec son pèse personne ou son contrôleur de pression). En revanche pour cette deuxième stratégie la question du business model subsiste : quelle sera la vraie source de revenu, faut-il ou non faire payer l’application ? Les différents acteurs semblent s’accorder sur le choix de rester focalisés sur leur métier et d’utiliser leur application comme un cheval de Troie vers le produit, une extension gratuite qui fera croitre leurs ventes : « offrez l’application et vendez plus d’appareils ».

Reste à savoir quel acteur tirera son épingle du jeu : les opérateurs cherchent de nouveaux relais de croissance, les équipementiers voient dans la santé un débouché majeur pour leurs produits innovants à forte valeur technologique et tous les éditeurs de logiciels s’enfoncent dans la brèche pour devenir incontournables. Les partenaires d’hier seront souvent les concurrents de demain et la plupart des cartes restent à jouer. L’e-santé et la m-santé nous réservent de nombreuses surprises, avec un objectif clé : l’amélioration des services au patient dans son parcours de soin  à l’hôpital comme en dehors.

Pour aller plus loin, consultez Telcospinner

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