Accès à privilèges : la face sombre de l’IAM

Cybersécurité et confiance numérique

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Cyber-attaques en hausse et cadre réglementaire (réglementation financière, GDPR, LPM… ) de plus en plus présent ; chacun peut quotidiennement faire ce constat.

Dans ce contexte, la grande majorité des entreprises a mené des projets d’IAM : les accès aux applications sensibles sont étroitement contrôlés et les niveaux d’accès sont restreints selon les profils des utilisateurs et les actions à réaliser.

Or, trop souvent, ces démarches IAM « oublient » les populations IT qui ont pourtant des accès privilégiés sur l’infrastructure de l’entreprise. Et pour ces derniers, plusieurs spécificités sont à prendre en compte.

Les utilisateurs IT ont des besoins d’accès différents

Les utilisateurs « non-IT » représentent les utilisateurs « standards » du SI : utilisateurs des directions métier ou des fonctions support comme RH, paie, ou comptabilité… Ils accèdent classiquement :

  • Aux applications en environnement de production,
  • Et via les IHM standard de celles-ci.

Les populations « IT » (service informatique interne, télémaintenance, support…) ont quant à elles des accès très différents :

  • Elles opèrent les infrastructures (serveurs, bases de données), et le code applicatif, sur lesquels reposent les applications ;
  • Elles accèdent à tous les environnements et en particulier production et hors-production (ces derniers contenant souvent des données de production ou à caractère sensible ou personnel) ;
  • Très souvent, elles opèrent avec des niveaux de droits (des « privilèges ») très élevés, présentant donc un niveau de risque non négligeable.

Ainsi, la terminologie « accès à privilèges » désigne tout accès technique, sur une infrastructure ou une brique logicielle, dans des environnements de production ou hors-production.

Ces accès sont parfois créés pour des individus, ou pour les applications elles-mêmes (une application a besoin de plusieurs comptes techniques, comme pour écrire dans une base de données).

On distingue différents niveaux d’accès « à privilèges ». Les plus critiques, de niveau « administrateur », offrent un contrôle total d’un ou plusieurs serveurs, et donc potentiellement plusieurs applications. Les accès IT de niveau « standard » sont moins sensibles mais restent à surveiller. Ces derniers pourraient permettre, par exemple, de consulter des informations sensibles dans une base de données.

Accès IT, risques métier

Par définition, la maitrise des accès privilégiés des populations IT doit être au cœur des préoccupations des entreprises.

Parmi les risques les plus importants, nous retrouvons :

  • Les risques opérationnels, sans impact sur la production

Exemple : des traces d’exploitation sont supprimées par erreur ou un serveur non critique est éteint.

  • Les risques sur l’activité de l’entreprise

Exemple : indisponibilité de la plateforme de flux des paiements / transaction suite à un redémarrage des serveurs par erreur.

  • Les risques de non-conformité aux régulations

Exemple : mise en évidence d’un accès non-justifié sur un périmètre régulé suite à un audit interne.

  • Des actions frauduleuses

Exemple : délit d’initié commis grâce à une information sensible consultée directement depuis une base de données.

Sans compter les risques plus larges autour du système d’information : vol de données, ransomwares et autres actions malveillantes. Parce qu’ils sont puissants (et permettent notamment de désactiver les mesures de sécurité), les accès à privilèges sont des cibles de choix en cas de cyber-attaque.

Aujourd’hui, la plupart des responsables d’application sensibles sont en mesure de rendre des comptes quant à l’usage des accès métier dans leur application. De la même manière, les responsables d’application et les responsables d’infrastructure doivent pouvoir répondre à des questions simples telles que :

  • Qui utilise réellement des accès à privilèges sur mon périmètre ?
  • Combien de comptes à privilèges existent sur mon périmètre ?
  • Les mots de passe de ces comptes sont-ils changés régulièrement ?
  • Quels sont les niveaux d’accès nécessaires pour mon application ou mes services, et qui ne peuvent pas être retirés sans conséquence pour la production ?

Plusieurs particularités à prendre en compte

Avant de se lancer dans un projet de mise sous contrôle des accès à privilèges, il est bon d’avoir conscience de certaines spécificités qui ne s’appliquent pas pour les accès métier.

À commencer par le cycle de vie de certains accès à privilèges. Dans le monde des accès métier, le cycle de vie est lié au statut RH de leur unique propriétaire. Mais dans le monde IT, il existe des accès partagés entre plusieurs personnes (pour des besoins opérationnels spécifiques), ou bien qui sont utilisés par l’application elle-même pour fonctionner. La durée de vie de ces accès-là est plutôt liée à la durée de vie de l’application concernée, ou bien parfois à la durée d’un projet.

Certaines contraintes opérationnelles sont aussi à prendre en compte. Notamment en ce qui concerne :

  • La gestion de la production, qui ne souffre aucun délai. Dans le monde des accès métier, les niveaux d’accès sont généralement liés à la fiche de poste des utilisateurs, et c’est aussi le cas pour les populations IT. Mais dans certaines circonstances, les utilisateurs IT doivent pouvoir obtenir de nouveaux accès sans délai. Par exemple, en cas de panne d’une application critique, les équipes IT doivent pouvoir intervenir au plus vite avec toute la latitude nécessaire. Ce qui peut nécessiter des élévations de privilèges. Dans ce contexte, des processus de validation seraient trop longs (avec validation du responsable hiérarchique, puis éventuellement un autre niveau de validation…). Une autre approche peut consister à autoriser ce type de demande sans validation préalable, mais tracer et contrôler à posteriori l’usage qui a été fait de cet accès.
  • Le grand nombre de ressources cibles. Certaines applications reposent sur un grand nombre de serveurs de production, et au moins autant de serveurs hors-production. Des applications peuvent aujourd’hui créer ou supprimer des serveurs virtuels à la volée, en fonction de la charge. Dans ce cas, il serait vite ingérable d’imposer aux utilisateurs des demandes d’accès pour chaque ressource cible. Une solution peut consister à gérer des demandes d’accès à des groupes de ressources (par exemple un groupe Active Directory qui représente tous les serveurs de production d’une application, lequel groupe pourrait même être déployé automatiquement sur les nouveaux serveurs par un orchestrateur).

Surtout, l’hétérogénéité de l’environnement peut rendre le modèle d’accès complexe. En effet, articuler la gestion des accès à privilèges autour d’un modèle cohérent, implique de composer avec :

  • Des serveurs qui hébergent parfois plusieurs applications. Dans ce cas, un besoin d’accès à une seule application se traduit, en pratique, par des accès indus à plusieurs applications. Dans le cas d’applications critiques, il vaut donc mieux investir dans des serveurs dédiés (virtuels ou non, face aux risques portés par les administrateurs des plateformes de virtualisation).
  • Des ressources hétérogènes avec leurs propres particularités. Serveur Windows, Unix, base de données Oracle, middleware Tomcat, des équipements réseau, voire des conteneurs comme Docker… La liste des technologies à prendre en compte est longue.
  • Pour une même ressource, différents comptes à créer. Un utilisateur peut souvent intervenir sur une même ressource via différents moyens. Pour un même serveur, on pourra offrir la possibilité de s’y connecter directement (protocoles SSH, RDP…), via l’intermédiaire d’un serveur de rebond (et dans ce cas, c’est sur ce serveur qu’il faut créer un accès utilisateur), ou encore via une interface logicielle d’administration (c’est d’ailleurs la voie du DevOps).
  • Des populations hétérogènes et des besoins qui évoluent rapidement. Le modèle d’accès est difficile à uniformiser, notamment parce que différents types de population, comme des administrateurs d’infrastructures ou des développeurs, ont des besoins différents. Par exemple, un administrateur Windows opère tous les serveurs Windows, quelle que soit l’application, alors qu’un développeur intervient sur plusieurs technologies dans la limite d’une application. Mais il est aussi difficile d’uniformiser le modèle d’accès pour une même population, car les développeurs de 2 applications différentes peuvent avoir des besoins différents.

Les accès à privilèges : un challenge pour la sécurité ?

Accès standards métier et accès à privilèges sont les 2 faces de la même pièce. Et les accès à privilèges en sont la face sombre, car ils sont à la fois plus sensibles et techniquement plus complexes à gérer.

Face à cet état des lieux, la prise de conscience des entreprises est inégale. Les mieux informées sont les équipes techniques IT qui utilisent les comptes à privilèges, et qui sont souvent favorables au statuquo.

Au-delà de la Direction des systèmes d’information, ce sont les Directions en charge des processus internes, de la qualité ou encore le contrôle interne, qui ont un rôle clé de sponsoring à jouer.

Le législateur, lui, commence aussi à s’y intéresser. Ainsi la Loi de programmation militaire, qui concerne les opérateurs d’importance vitale, impose une mise sous contrôle des accès à privilèges les plus critiques.

Mais alors comment s’y prendre, pour mettre les accès à privilèges sous contrôle ? Nous y reviendrons dans un prochain article.