Administration sécurisée : que dit le nouveau guide ANSSI ?

Cybersécurité et confiance numérique Stratégie & Conformité

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Fin Avril 2018, l’ANSSI a publié une deuxième version de son guide « Recommandations relatives à l’administration sécurisée des systèmes d’information ».

Affirmation des grandes orientations sécurité, précisions importantes et nouvelles préconisations : cet article propose une synthèse objective des changements apportés dans cette récente version, afin d’en faciliter l’appropriation par les acteurs du SI et de sa sécurité, et guider de potentielles évolutions dans la pratique de l’administration.

Une nouvelle version reposant sur les retours terrains

L’administration d’un SI est, en raison des missions qui lui sont associées (installation et paramétrage des systèmes, mises à jour, supervision…) et des capacités qu’elle délivre à ses exécutants (capacités d’action étendues sur les biens, accès direct aux données sensibles…), une composante fondamentale de la stratégie de sécurisation d’un système.

Un premier guide sur le sujet fut diffusé par l’ANSSI en 2015, et a servi de cadre de référence pour des entreprises et administrations afin d’appuyer leurs chantiers de mise en conformité, par exemple dans le cadre des homologations de sécurité de leur système. Depuis, l’ANSSI a échangé avec les différents acteurs du monde du SI et de sa sécurité, bénéficié de retours d’expérience concernant l’interprétation et l’adoption de ce guide et constaté sur le terrain (à travers audits, entretiens et études documentaires notamment) son implémentation effective.

Si elle ne bouleverse pas la ligne directrice, cette nouvelle version apporte de nombreuses clarifications et précisions d’importance sur les orientations fondamentales de l’ANSSI et couvre certains non-dits, le tout dans une approche plus didactique et claire permettant une meilleure appropriation par les publics visés : les sections sont réorganisées, parfois épurées, et souvent accompagnées de schémas de principe facilitant la compréhension concrète des attendus. Elle propose également quelques compléments sur l’état de l’art et la maturité de certaines solutions spécifiques.

Des orientations fondamentales confirmées

Au global, les niveaux d’exigence sont conformes à ceux de la première version et les objectifs fondamentaux y sont confirmés : maximiser la protection du SI d’administration et la protection du SI administré en cas de compromission du SI d’administration, suivant le principe régulièrement mis en exergue de « défense en profondeur ».

Entre autres, l’ANSSI réaffirme la nécessité :

  • D’employer des postes dédiés à l’administration (ou, si une dégradation importante du niveau de sécurité peut être accepté, des contextes dédiés sur un même support physique), durcis, cloisonnés de tout autre système, et dont le disque est chiffré (R9-R14)
  • De privilégier le principe de précaution prévalant en matière de virtualisation. La complexité des solutions de virtualisation et la difficulté à évaluer ou maîtriser leurs mécanismes de cloisonnement engendrent des réserves importantes sur leur utilisation en contexte sensible (R7)
  • D’une authentification forte, ne se limitant pas à un simple mot de passe, de comptes dédiés pour les administrateurs et de l’application stricte du principe de moindre privilège pour leurs activités (R27, R29, R36, R39)
  • D’un Maintien en Conditions de Sécurité (MCS) / Patch management rigoureux sur tous les systèmes, et tout particulièrement sur les composants d’administration (R42)
  • D’un chiffrement de l’intégralité des flux d’administration, selon les recommandations du RGS (R24).

Des précisions importantes apportées

Plus que des nouvelles mesures, l’ANSSI détaille plusieurs d’entre elles pour éviter les erreurs d’interprétation et assurer une mise en phase avec l’état de l’art :

  • La réalisation d’une analyse de risques et sa révision régulière sont recommandées dès le début du guide (R4), preuve supplémentaire que celui-ci est construit dans une approche plus globale de la SSI
  • La notion de zones de confiance est définie très explicitement, et la relation par défaut « une zone de confiance métier = une zone d’administration dédiée » est avancée sans ambiguïté (R5, R22)
  • Si le cloisonnement SI métier / SI d’administration apparaissait déjà dans la première version, le nouveau guide insiste à de nombreuses reprises, schémas à l’appui, sur toutes les dimensions à prendre en compte, certaines étant potentiellement négligées : réseau physique, infrastructures serveur et stockage et leurs interfaces physiques, annuaires…doivent être dédiés au réseau d’administration (R15, R18, R19, R28, R29). Aucune mutualisation ne peut être mise en œuvre.
  • Les outils d’administration installés localement sur les postes sont à éviter, en ce qu’ils diminuent potentiellement leur maîtrise (R22)
  • L’utilisation de produits qualifiés par l’ANSSI fait l’objet d’un rappel important : pour chacun, il est nécessaire de prendre garde à la version de produit qualifiée, et à la cible de sécurité définie lors de cette démarche, possiblement en déphasage avec l’usage réalisé (R6)
  • Les pratiques liées au nomadisme sont l’objet d’une position plus appuyée, insistant sur l’importance de maîtriser entièrement les postes concernés (R48 à R50). De plus, la notion d’évaluation du “niveau de confiance” des différentes populations d’administration est explicitement avancée dans ce cadre (R51), généralisant la distinction internes/prestataires du précédent guide.
  • Considérant le besoin de connexion du poste d’administration vers le poste bureautique, l’ANSSI émet un avis relatif aux logiciels de connexion répondant à cet usage : aujourd’hui, aucun produit du marché ne répond aux exigences de sécurité associées, et ne peut être considéré « de confiance » (section 4.2)
  • De la même façon, l’ANSSI exprime des réticences quant aux solutions désignées comme « bastions » par différents éditeurs aujourd’hui, et qui n’offrent a priori pas de gages de sécurité suffisants, ou mènent à des usages non conformes aux profils de sécurité qu’ils sont en mesure de fournir (section 12.1). L’usage de simples « rebonds » peut alors être à privilégier.

La place plus importante et appuyée de ces mesures montre l’importance qu’elles revêtent aujourd’hui aux yeux de l’ANSSI, et indique que d’importants efforts peuvent encore être nécessaires pour leur adoption sur de nombreux systèmes.

Quelques “nouveautés”, prévenant les écueils parfois rencontrés

S’il n’apporte pas de changement majeur, ce nouvel opus apporte quelques nouveautés sur des points précis. Certaines relèvent de l’explicitation de mesures qui n’étaient pas clairement exposées dans le guide précédent :

  • La restriction, pour l’administration du SI, à l’utilisation d’équipements entièrement maîtrisés (R8), excluant les dispositifs personnels (BYOD)
  • L’importance de disposer de documentation et cartographie exhaustives des systèmes (R3), bien que le rôle des administrateurs dans sa constitution et son maintien ne soit pas précisé.
  • La nécessité de changer les mots de passe par défaut des équipements (R34)
  • Le besoin de sauvegarder, au même titre que sur le périmètre métier, les données et composants du SI d’administration, et de réaliser des tests de restauration (R45)
  • La notion « d’administration du SI d’administration » à prendre en compte, avec des standards à minima aussi exigeants, comprenant notamment des postes et serveurs dédiés (section 12.4)

D’autres préconisations nouvelles reposent sur un socle déjà présent dans la première version du guide, mais font l’objet de compléments importants, menant potentiellement à de nouveaux chantiers :

  • L’importance de la gestion des habilitations spécifique des administrateurs est rappelée, et l’utilisation de groupes et de référentiels d’habilitations est désormais clairement recommandée (R40), afin d’apporter clarification et allègement considérable de ce processus
  • Les comptes, s’ils doivent être dédiés à l’administration, doivent également être distincts entre les différents domaines techniques (section 7.1)
  • Le rôle des administrateurs fait toujours d’eux des plaques tournantes de la sécurité des SI, mais le guide indique désormais que « pour toute question relative à la sécurité des systèmes d’information (SSI), un administrateur doit pouvoir s’adresser à des référents internes de l’entité » (section 2.2). Dans la précédente version, ce soutien à l’administrateur n’apparaissait pas et pouvait le laisser apparaître comme seul responsable de la sécurisation
  • Des moyens d’échanges (mail, messagerie instantanée…) entre administrateurs au sein même du SI d’administration sont recommandés (R53), afin d’éviter les contournements et fuites de données potentielles parfois envisagés lorsque ces fonctionnalités sont absentes : passage par un serveur non prévu à cet effet ou, pire, détour par l’environnement bureautique

Enfin, un seul point discuté dans la première version disparaît : Le dispositif de diode n’est plus évoqué, au profit d’un système d’échanges hors SI d’administration répondant mieux aux besoins fonctionnels de l’administration, en ce qu’il permet des échanges bidirectionnels, et assurant un certain niveau de sécurité (au niveau réseau et logiciel, et non plus matériel).

Les mesures de sécurité associées restent cependant pertinentes dans certains contextes, où des risques spécifiques doivent être couverts.

Une mise à jour bienvenue

Sans provoquer de changement fondamental sur les principes de l’administration sécurisée, ce guide oriente bien plus clairement les acteurs concernés du SI. La précision de la pensée de l’ANSSI sur de tels sujets est en particulier primordiale pour les entreprises et administrations gestionnaires de systèmes sensibles : les principes exposés guideront une partie importante des interactions avec ces entités, et in fine les décisions d’homologation.

En plein compte-à-rebours règlementaire, notamment en ce qui concerne les OIV et la LPM, la diffusion de ce nouveau guide est l’occasion de conforter son interprétation des recommandations et les orientations prises pour la sécurité de chaque SI, ou à défaut de (re)considérer des chantiers fondamentaux non encore menés et répondre au contexte sécurité actuel.